Je crois profondément que chacun porte en lui une manière unique de regarder le monde.
Il n’existe pas une seule façon de voir, de ressentir ou de comprendre. Il y a autant de vérités sensibles qu’il y a d’êtres humains.
C’est sans doute pour cela que je crée.
Parce que l’art est l’un des rares espaces où plusieurs regards peuvent coexister sans chercher à s’imposer. Une œuvre n’a pas besoin d’avoir raison. Elle nous invite simplement à rencontrer une autre manière d’habiter le monde.
Je crois que cette rencontre est essentielle. Elle nous apprend à quitter, un instant, notre propre point de vue, à reconnaître l’autre dans sa singularité et à accepter que plusieurs vérités puissent exister en même temps. Elle nous rend plus humbles, plus attentifs, plus vivants.
Cette conviction est le fil conducteur de toute ma pratique.
Pendant longtemps, j’ai appris à dessiner, à observer avec justesse, à maîtriser les techniques. Puis, au cours de ma formation en art-thérapie, une rencontre a profondément déplacé ma manière de créer.
Un homme en hôpital psychiatrique devait peindre son animal préféré. Il annonça avec enthousiasme qu’il allait peindre un taureau. Mais lorsqu’il commença, rien ne ressemblait à ce que j’attendais. Il ne dessinait pas un taureau il était devenu taureau : son être entier investissait le support, ce n’était plus une représentation, s’était l’énergie.
Il exprimait une réalité intérieure que je n’aurais jamais pu imaginer.
Désapprendre; Depuis, je cherche moins à représenter qu’à laisser apparaître une présence.
Mes peintures naissent rarement d’un projet entièrement défini. Elles se construisent dans un dialogue avec la matière. Je travaille souvent, au départ, directement avec les mains afin de ne rien interposer entre l’émotion et le geste. Peu à peu, des formes émergent. Des regards apparaissent. Une histoire se révèle sans que je l’aie entièrement décidée.
Les émotions sont la matière vivante de mon travail.
Nous sommes tous traversés par la joie, la colère, la peur, la perte, l’amour, l’espérance ou le découragement. Pourtant, notre époque nous apprend souvent à les masquer, à les contrôler ou à les rendre présentables. Comme si nos émotions devaient elles aussi passer par un filtre.
Je crois au contraire qu’elles méritent d’être accueillies. Non pour être exposées à l’état brut, mais pour être transformées.
Créer ne consiste pas, pour moi, à raconter une blessure, créer consiste à lui offrir une autre forme :
À faire de la peine une tendresse, de la colère une énergie, de la fragilité une force.
Je ne cherche pas à nier les émotions douloureuses, je cherche à les sublimer pour qu’elles deviennent partageables.
C’est sans doute pour cela que mes œuvres ne sont jamais sombres, même lorsqu’elles parlent de tristesse. Je n’utilise pas le noir. Non parce que j’ignore l’obscurité, mais parce que je crois profondément qu’une émotion peut toujours être transformée en une possibilité de lumière.
Comme dans une rencontre, tout ne se révèle pas immédiatement.
J’aime glisser dans mes œuvres des métaphores, des symboles et des présences discrètes. Une branche, un oiseau, un enfant, une gaze, un flacon, un cœur, un sablier… Certains sont visibles au premier regard, d’autres attendent d’être découverts.
Je les imagine comme de petites incantations silencieuses, des talismans, des fragments de récit. Ils n’imposent jamais un sens. Ils ouvrent des chemins. Chacun est libre d’y reconnaître sa propre histoire.
Le regard occupe une place essentielle dans mon travail. Parce que regarder n’est pas voir. Voir demande du temps, de l’attention, de l’écoute.
Voir, c’est accepter que l’autre existe avec son histoire, sa sensibilité, ses blessures et sa manière singulière d’habiter le monde. J’aimerais que mes œuvres offrent cet espace. Un espace où l’on ralentit où l’on suspend le jugement. Où l’on accepte d’être touché par une émotion qui n’est peut-être pas la sienne. Je suis profondément convaincue que la douceur, l’écoute, le silence et la capacité d’essayer de se mettre à la place de l’autre peuvent transformer notre manière d’habiter le monde.
C’est peut-être cela que je cherche à créer.
Un lieu où chacun puisse éprouver, ne serait-ce qu’un instant, ce que signifie dire à l’autre : Je te regarde et je te vois.
L’art ne nous apprend pas à produire davantage mais nous apprend à ressentir davantage.
À regarder autrement, à accepter que plusieurs vérités puissent coexister.
À reconnaître la richesse des différences, à transformer nos émotions plutôt qu’à les enfouir.
À déplacer notre regard pour essayer, un instant, d’habiter la place de l’autre.
« L’art est l’inutile nécessité. »
